Marc Moreigne, Arts de la piste, janvier 2002

«J'ai pris conscience de mon corps très tôt, vers 14 ou 15 ans, quand j'ai joué Clip Clop, mon premier spectacle solo. Cette question du corps est donc liée, pour moi, à la découverte et la transformation que je ressentais de mon propre corps. Un corps sujet mais aussi matière même du spectacle qui mettait en correspondance, et en résonance, l’image d'un corps animal (un oiseau) avec celui de l'adolescent que j'étais. Aujourd'hui, je considère mon corps comme le lieu de tension et d'équilibre entre des énergies contraires. Donner un mouvement et, en même temps, le retenir. C'est sans doute pour cela que je travaille la lenteur, l'étirement davantage que la performance ou la virtuosité. En spectacle, je cherche à donner à voir mon corps dans toute sa fragilité. Je ne suis jamais la à 100%, seulement à 70% et j'oscille dans un va et vient permanent entre "être" dans mon corps et m'en détacher. Le reste vagabonde, disponible à l’imprévu.
La chute, la défaillance, elle existe et elle peut être autant corporelle que mentale. Je l’accepte. Ça va avec ce choix que j'ai fait d'exposer un corps fragile, plus réel, plus touchant peut-être que ne le serait un corps parfaitement habile et maîtrisé.
Je joue souvent torse nu. Cela renforce l'aspect fragile, la dimension humaine en même temps que cela permet d'exposer un corps "neutre", susceptible d'endosser différentes visions, parfois contradictoires. Comme dans l'Œuf du vent où je figure ensemble, ou alternativement, le taureau et le torero par un simple changement d'intention et de posture.
L'imagination occupe une place essentielle dans mon travail, y compris dans le rapport au corps. Sur scène, j'imagine un fil tendu qui relie certaines parties de mon corps au public, à l'objet, à tel point du plateau. Ce fil, il se tend et se détend selon les moments, agissant directement sur mes gestes, mes postures, mes états de corps et il ne se coupe qu'a la fin du spectacle.
J'ai une conscience double de mon cops. À la fois fragmentée et globale, il y a une circulation, un flux continu d'énergie que l'on peux orienter. Vers un coude, une épaule, une main ou même un doigt... Tu peux "donner la parole" à une seule partie, déplacer et concentrer le focus et l'attention du public. Le corps, c'est aussi une histoire de manipulation.»

la parole, n. 22, été 2000

Quel est ton univers comme spectateur?
Ce qui m’attire le plus, ce sont les choses qui n’entrent pas dans un cadre. Les gens qui ont une œuvre personnelle. J’aime les choses hors du commun.
Comment te positionnes-tu par rapport au cirque?
Ma particularité, c’est que je fais partie de tous les milieux mais d’aucun. Je viens du cirque, je suis baigné dans le monde de la danse, du théâtre, de la marionnette et des arts plastiques ... Ce qui est génial, c’est de pouvoir voyager d’une ambiance à l’autre sans faire partie d’une famille. J’ai travaillé comme danseur pour une création pour la Villette. Il y avait un esprit danse contemporaine, très tendu, très spécial. Le soir, j’allais jouer avec les Achilles tonics qui sont complètement délirants, c’est l’esprit conviviale.
Que penses-tu de la tendance actuelle du jonglage?
Ce qui est intéressant c’est qu’il y a une dizaine de compagnies qui ont chacune leur personnalité, leur propre travail.
A quoi ressemble une séance de travail au quotidien?
Actuellement j’ai plus envie de créer des spectacles, des situations. Je fais pas mal de stages pour être en contact et pour que l’imagination se développe. Je suis plus dans une recherche que dans l’entretien d’une technique. En considérant que la recherche c’est l’imagination. C’est un muscle qui s’entretient, même s’il n’y a pas de règle. Après ce sont des techniques de mise en scène.
Comparé au mime, à la danse, au clown, quel est le plaisir spécifique du jongleur, le risque?
Pendant plusieurs années j’ai lutté pour ne pas faire tomber les balles. C'était pas un plaisir, mais une contrainte assez brute. On est souvent critiqué parce que l’objet tombe. Maintenant, je joue avec ça. Je contrôle et les gens ne savent plus quand c’est fait exprès ou pas. Le jonglage m’a amené vers le rapport de tension qu’il y a avec le public. Tenir les spectateurs en suspension.
Sens tu l’atmosphère de la salle et t’influence t-elle?
Si je fais des mouvements lents et que je sens que le public trouve ça trop lent je vais aller encore plus lentement. Je vais gagner encore plus en intensité. Je garde mon sens. Je vais pas amener toute la salle avec moi mais certaines personnes peuvent entrer dans mon univers.
Quelles sont les réactions de fin de spectacle?
Ça dépend du spectacle. Il y a souvent un rapport avec l’erreur, l’imperfection. Il y a des gens qui ne comprennent pas ça. J’ai plus de mal avec certains directeurs de théâtre qui s’attendent à un produit, quelque chose de parfait, sans voir le coté vivant. Une balle qui tombe, ça crée une histoire. Il y a des gens qui rentrent dedans et d’autres, comme les programmateurs, qui jugent sans se laisser aller à l’émotion.
Te vois-tu vieux jongleur?
Pourquoi pas. J’ose pas trop imaginer mais je pense qu’on peut jongler longtemps surtout dans la forme artistique dans laquelle je travaille. C’est un peu comme dans les arts martiaux. Les grands maîtres, à maturité, font en un mouvement ce qu’un jeune ferait avec dix. Je ne dis pas que je jonglerai à dix balles à soixante-dix ans mais je pourrai encore tenir une balle dans la main (rire).


Ariane Bavelier, le Figaroscope, 20 janvier 1999

Comment êtes-vous entré en jonglerie?
A 9 ans, habité par la volonté de devenir clown, je suis entré à l’École d’Annie Fratellini. Qui m’a annoncé que le métier de clown se posait au sommet de toutes le disciplines de cirque, qu’il s’inventait et ne s’apprenait pas. On m’a mis des balles entre les mains pour me consoler. Et le jonglage est devenu mon moyen d’expression.
Comment définissez-vous exactement votre spécialité de «danse jonglage» ?
C’est un travail où le mouvement des balles prolonge le mouvement du corps, si bien qu’on ne sait plus si c’est le corps qui mène l’objet ou l’inverse.Sans doute parce que mes parents travaillent dans les arts plastiques, j’ai toujours eu beaucoup de considération pour les objets. Chacun d’eux est représentatif de l’être humain, même si on a coutume de l’oublier pour n’en voir que le côté utilitaire.
Avec quels objets jonglez-vous ?
J’ai longtemps refusé les cerceaux, les massues, pour me concentrer uniquement sur les balles blanches et bâtir avec elles une vraie histoire en m’entraînant cinq heures par jour. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de jongler quotidiennement, comme si mon corps connaissait la leçon par cœur. Je me lance dans la manipulation d’objets, cherchant à transformer leur image selon la manière dont je les combine avec le corps.
Les balles ne vous obligent-elles pas à une certaine vitesse dans la danse ?
On peut ralentir le jonglage, lui donner une souplesse, transmettre de la légèreté aux balles. Tout dépend de la façon dont on les lance.
Vous dites que vous avez en commun avec Bob Wilson de vénérer la lenteur...
C’est mon élément. Enfant, on me surnommait «l’Escargot». Je regrette que le mot «lent» soit péjoratif dans notre société. Lenteur vient de «lentus», qui signifie «souple, flexible». Seule la lenteur permet de sentir, de goûter. J’aime passer du temps à refaire mon lacet, jusqu’à y prendre du plaisir.
Que raconte «L’Œuf du vent» ?
C’est mon premier spectacle en solo, monté avec l’aide de Philippe Minella, rompu au mime et au théâtre. Il me montre à l’affût d’une balle qui va s'échapper et que je devrai rattraper sans que le spectateur ait l’impression qu’il se passe quelque chose d’imprévu. C’est un peu comme de la magie.
Maintenant que vous êtes grand, comptez-vous revenir au métier de clown ?
Avec le jonglage, je peux tout faire, tout dire. Et même si je ne mets pas de nez rouge, il y a de la dérision dans mon spectacle. Mon rêve de clown est passé, mais pas oublié.


Anne Lienard, entretien avec François Chat
22 novembre 2003
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1°_ Comment fonctionnez-vous ?
Je fonctionne par projet, et ce, souvent en fonction des rencontres effectuées, d’où l’intitulé : François Chat « … et Cie ». Il n’y a pas de groupe fixe : différentes personnes viennent se greffer en fonction des créations, d’un spectacle d’un spectacle à l’autre. Je réalise également beaucoup de solo. Tout cela fonctionne donc selon les idées du moment.
Cela ne se passe pas de manière régulière, c'est-à-dire que je ne suis pas le schéma : « création/tournée », systématiquement. Ainsi, quatre spectacles ont été créés pour l’année 2002 alors que 2003 n’en compte qu’un seul. D’après moi, la création ne se calcule pas.

2°_ Est-il possible, selon vous, de donner une définition du cirque en général ? Si oui, quelle serait la vôtre ?
Je n’ai jamais pensé à donner une définition du cirque en général. Je pense qu’il faudrait regarder d’abord dans le dictionnaire et voir à partir de là ce que l’on peut en tirer, pour être amener ensuite à formuler sa propre définition.
Ce qu’il y a de fort dans le cirque, c’est l’évocation du voyage, le côté nomade à la base, l’itinérance. La différence avec le théâtre, c’est que celui-ci est présent dès le départ dans la ville, l’institution en elle-même ne bouge pas, tandis que le cirque vient à la rencontre des villages les plus reculés. Ma perception du cirque se réfère donc beaucoup au lieu, à cette magie propre au cirque d’aller vers le public. Le cirque a permis à des gens qui ne sont jamais allés au théâtre d’assister à un spectacle, car il venait directement à eux. Par ailleurs, il y a ce côté familial qui est extraordinaire.
Je trouve cependant qu’aujourd’hui, le cirque va trop vers les gens. Je pense également au danger d’un trop grand public. J’expérimenterais donc plutôt un certain type de public, propre au cirque, comme il y existe un public pour tel ou tel type de musique par exemple. Comme d’autres formes artistiques, le cirque ne peut-il pas aussi être minimaliste ? L’art serait donc élitiste…
Je ne travaille pas en premier lieu pour le public mais d’abord pour moi-même. J’ai naturellement conscience de sa présence, mais, au lieu que le rôle du spectateur se limite à la seule observation, je tends à vouloir emmener ce dernier dans un univers qui lui serait propre ; aussi, plutôt que de donner, il vaut mieux intégrer. Je crois que c’est un danger que de vouloir faire un spectacle à tout prix pour un public.
Un des pièges du « nouveau cirque » est qu’il demeure très « cirque » par certains aspects, dont celui de faire plaisir sans trop poser de questions. Il faut ainsi que ce soit joli, inventif, mais ça reste gentil… Par exemple, Le Cirque du Soleil effectue un retour aux « paillettes », même si ce ne sont plus exactement les mêmes qu’auparavant…

3°_ Quel est votre positionnement par rapport à la tradition ?
Ma propre position par rapport à la tradition se situerait dans le geste.
Je peux être traditionnel dans le sens « ne rien faire de nouveau », c'est-à-dire ne rien faire d’inventif. En même temps, cela dépend comment le geste est fait. Il peut en effet se passer quelque chose dans une même figure et qui serait plutôt de l’ordre de la sensation qui en émanerait. Cette figure s’apparenterait alors à un mouvement dansé qui proviendrait d’une énergie intérieure.
A la suite d’une représentation, des étudiants m’ont rapporté deux points de vue différents et opposés : un premier me confessait avoir vu « du jonglage qui parle », tandis qu’un second perçut mon travail comme « du jonglage académique », ce qui ne correspondait absolument pas à ma façon de faire. Je crois en effet qu’il attendait quelque chose d’inventif et de nouveau du seul point de vue visuel. En fait, ce qui compte, c’est la manière dont le geste est fait.
Je travaille beaucoup avec la musique. C’est un élément à part entière du spectacle. Par-là même, il se passe quelque chose, une émotion entre le spectateur et l’artiste, grâce à la musique, mais aussi grâce à l’intériorité avec laquelle les figures sont réalisées. Il s’établit alors un rapport à la fois dans le temps et dans l’espace, la figure se développant ainsi à travers ces deux dimensions. Le jonglage devient quelque chose de vécu, on peut dès lors « raconter ».
Il s’agirait alors plus une histoire de sensations que de rendu. Ce qui va donc être nouveau, c’est plus ce qui est ressenti que la nouveauté en soi. Le cirque « traditionnel » a toujours inventé. Ne faudrait-il pas alors se poser la question de ce qu’est la nouveauté ?

Pour moi, la tradition correspondrait à la transmission de génération en génération des savoirs au sein d’une même famille, où il s’agirait de reprendre puis de refaire.
En cela, les écoles de cirque apparaissent à l’opposé des traditions familiales dans cette idée de transmission puisqu’il s’agit d’un enseignement à des personnes étrangères à la famille et aux horizons sociaux différents, ce qui a donc ouvert l’accès. Par exemple, une école comme celle d’Annie Fratellini a pu travailler en collaboration avec la DAAS. On peut dire qu’à partir du moment où des personnes, provenant de divers milieux, ont pu s’exprimer à travers le cirque, cette énergie nouvelle a entraîné la création du  « nouveau cirque ». La nouveauté se situerait donc là puisqu’on ne perpétue plus la tradition. C’est cette ouverture du cirque à d’autres gens qui apporte quelque chose de nouveau. Du coup, le cirque évolue.

A des étudiants en jonglage, j’ai débuté mon discours ainsi : « Le jonglage n’est pas un art », et, poursuivant le propos : « Au départ, je déteste le jonglage». En fait, le jonglage ne serait peut-être pas un art en soi, car en parler de cette manière reviendrait à le fixer définitivement. Le spectateur ne doit pas voir que l’artiste en piste ou sur scène est un trapéziste, un jongleur, ou encore un acrobate…, il doit être transporté ailleurs… En me voyant jongler, Alexandre Romanès m’a fait un jour un beau compliment, il m’a dit : « Ce n’est plus du jonglage »…
Ainsi, il faudrait oublier le jongleur, ce qui est en fait une sorte de provocation… Le but du spectacle serait alors pour le public de voir ce spectacle et d’oublier en même temps qu’il est en train d’y assister, qu’il ne soit plus conscient véritablement du lieu et du moment dans lesquels il se trouve. Le cinéma arrive à transporter ailleurs, alors que cela est plus difficile dans un spectacle tel que le théâtre ou le cirque.

Dans le spectacle Rotation, j’effectuais une danse rituelle autour d’un feu, évoqué par des plumes rouges. Le but n’était pas de faire le jongleur qui fait l’indien, mais bien de faire l’indien qui jongle, ce qui implique toute la subtilité du travail d’acteur pour faire oublier le jongleur. Ainsi, l’originalité se situerait dans le mouvement plutôt que dans l’imitation (au départ, je portais un costume d’indien, mais finalement, ce costume me paraissait ridicule et fut remplacé par un pantalon noir). Toute l’interprétation de l’indien serait alors concentrée dans la gestuelle, on s’éloigne dès lors des éléments représentatifs qui sont juste faits pour être représentatifs…
Il y a, dans la dénomination même de ce spectacle, Rotation, une évocation du cercle, un parallèle s’établit donc avec le cirque. Dans cette création, le feu est évoqué par des plumes rouges, mettant ainsi en parallèle la légèreté de ces plumes avec les balles.

Le corps peut prendre la qualité de l’objet en question. Pour un autre spectacle, j’ai travaillé avec de l’eau. Cet exercice présente toute une symbolique des éléments : habituellement, les jongleurs travaillent avec des torches enflammées, impressionnantes, et dans lequel le feu serait un élément « masculin ». Ici, j’ai voulu expérimenter le jonglage avec de l’eau, qui, a priori, est un élément plus « féminin ». Je joue avec les énergies des opposés, comme dans les arts martiaux. Ce travail se propose comme assurément neuf, mais on ne pourrait le limiter qu’à cette seule expression. En effet, tout en restant masculin lors du jonglage, je jongle avec les éléments (la femme), ce qui entraîne ainsi un renversement des phénomènes de représentations. Le corps peut prendre la qualité de l’objet en question, aussi, peut-il devenir goutte d’eau à son tour.
L’essentiel ne vient pas seulement de l’effet produit, ni même de l’idée de jongler avec de l’eau, mais plutôt de la manière dont cela s’est créé, c'est-à-dire par une découverte puis une autre, etc. Si l’important se limitait à la seule idée, alors n’importe qui pourrait la reprendre, et dès lors, ça ne serait pas poétique…

4°_ Comment vous positionnez-vous par rapport aux différentes appellations de : « nouveau cirque », « cirque traditionnel », « cirque contemporain », « autre cirque »… ?
Je me trouve à la fois éloigné et proche du « nouveau cirque ». Cependant, je ne pense pas faire partie du « nouveau cirque », et d’ailleurs, je ne fais pas de cirque. Il s’agit d’une pratique qui va au-delà du seul jonglage et qui tendrait vers une autre forme artistique. Je vagabonde ainsi d’un milieu à l’autre, en fonction des rencontres variées que je fais. Je n’appartiens à aucune famille : mon travail n’est ni du cirque, ni de la danse, ni du théâtre, mais en même temps, c’est tout cela à la fois…
Je ne comprends pas l’appellation de « nouveau cirque ». Il existe un cirque contemporain, oui, mais à force de parler de « nouveau cirque », on finit par ne plus être dans la nouveauté ni dans la recherche. Aussi, à partir du moment où l’on colle une étiquette, on cloisonne les choses. Le « nouveau cirque » s’apparenterait plus alors à un phénomène de mode. Il existe des spectacles dits de « nouveaux cirques » qui n’innovent pas, ou alors, il peut aussi exister un « cirque traditionnel » quant à lui, qui apporte du neuf, dans le sens du spectacle et de la recherche.

5°_ Pourquoi des choix tels que les vôtres, et notamment celui de travailler seul, et non pas au sein d’une troupe d’artistes ?
Le choix de travailler seul correspond à un certain état d’esprit, je suis plutôt un solitaire, même si j’apprécie la compagnie, d’où le nom : François Chat « … et Cie ».
Néanmoins, je peux, sinon incarner, du moins interpréter plusieurs personnages comme dans la prochaine création : La Boîte à Joujoux, une pièce musicale de Debussy pour théâtre de marionnettes. Je n’y vois pas une inspiration directe de la marionnette comme telle, la référence se situerait plutôt dans le rapport à l’objet, qui ferait que l’acteur pourrait devenir lui-même une marionnette. La marionnette évoque l’image du fil relié à l’objet. Dans le spectacle, il s’agirait de fils invisibles qui relieraient acteur et spectateurs. L’artiste, dès lors, peut lui-même choisir ce que chaque membre du public va regarder. Dans ce cas, la technique se rapproche de celle de la magie, dans le sens où l’acteur met la tension là où il désire qu’elle soit mise plus particulièrement.
Dans le rapport avec l’objet, je ne suis pas un manipulateur. En effet, il ne s’établit pas de rapport direct avec cet objet, je préfère le laisser vivre et venir. Il ne s’agit pas d’un rapport d’homme à objet, l’acteur est objet tout comme l’objet est acteur. Par ailleurs, le public a un rôle essentiel en tant qu’acteur à part entière d’un spectacle. En effet, ce qui est en jeu, c’est la tension entre eux. Evidemment, cela dépend du type de spectacles, certains sont plus fragiles que d’autres et peuvent mettre en danger cet équilibre. Il est important d’avoir des spectateurs différents, car le spectacle, quant à lui, est conçu pour rester a priori toujours le même.

6°_ Avez-vous une esthétique propre ? En existe-t-il une particulière à chacun des spectacles ?
Je n’ai pas une esthétique qui me serait propre, je suis trop en mouvement pour répondre aujourd’hui. Et j’espère pouvoir répondre de la même manière dans quelques temps.
En ce qui concerne chaque création, oui, il se développe une esthétique propre. Il s’agit de choix, de directions particulières qui guident la forme du spectacle. Il ne s’agit pas de calquer une esthétique sur une idée, un thème. Je travaille pour moi, pour que ça m’apporte quelque chose, et cet enrichissement se concrétise dans le processus de recherche. Si le travail n’apporte rien à soi-même, alors cela n’apportera rien aux autres. Le spectacle n’est pas figé, mais en perpétuel mouvement.

7°_ Existe-t-il une volonté de faire passer des messages ? (Philosophique, politique, esthétique, poétique, moral…)
Oui, on peut faire passer des messages parfois, mais tous ne sont pas perçus tels quels. Par exemple, le spectacle SEtaccio : « si je me tais », inspiré de la ville de Palerme, est une création qui développe l’idée de montrer/cacher. Ainsi, plus les choses sont cachées, plus elles sont fortes. Il s’établit également un parallèle avec la notion d’omerta, omniprésente dans la ville sicilienne. Il s’agit donc de rendre dans le spectacle quelque chose de silencieux, et d’évoquer aussi des moments qui traitent de la violence à travers une certaine poésie : Palerme, une ville violente et poétique à la fois… plus les images sont cachées et non dites, et plus on peut, contradictoirement, accéder à quelque chose de violent.
On a plusieurs degrés de lecture dans les images, ce qui implique plusieurs degrés d’émotions.

8°_ Existe-t-il un but particulier ? (Par exemple la volonté de renouveler le genre, apporter du neuf, ou, au contraire, perpétuer la tradition…)
On peut tenter d’apporter des choses nouvelles, mais la démarche ne sera pas forcément bonne. Cela nécessite de travailler au plus fort de l’expression artistique. Je ne dissocie pas la vie quotidienne du travail. Le spectacle en effet apporte de l’expérience. Le travail de l’artiste se pose comme un exemple, donc le pratiquer avec du plaisir, en vue de tendre vers le bonheur.
Le rôle de l’artiste serait celui de décaler la société, donner un regard autre, avec l’humour par exemple. Il doit avoir du recul sur le monde de la politique. Ces artistes, la société à la fois les désire, comme divertissement, et à la fois elle les rejette, car ils la remettent en question, ce qui est contradictoire. L’artiste doit interroger, questionner, et la société peut utiliser cette interrogation sur elle-même. En même temps, l’artiste doit être accepté par la société. On peut comparer ainsi l’artiste à un ami : la société a besoin de son regard critique, de son recul ; la société doit écouter l’autre, l’accepter.
Il existe plusieurs degrés de spectacles : il y a un art de divertissement, mais aussi il y a un art plus pointu, touchant moins de gens peut-être. Il faut que la société puisse se donner les moyens de posséder les deux à la fois.